HELLÉNISTIQUE (CIVILISATION)


HELLÉNISTIQUE (CIVILISATION)
HELLÉNISTIQUE (CIVILISATION)

La «geste» d’Alexandre a étendu la civilisation grecque presque jusqu’aux bornes du monde alors connu. On donne le nom d’hellénistique à l’époque qui commence à la mort du conquérant (323 av. J.-C.) et se termine avec la conquête de l’Égypte par Rome (30 av. J.-C.): en somme, les trois siècles qui vont d’Alexandre à Auguste. Le cadre géographique est vaste. Il comprend: l’ancienne Grèce classique; les grands royaumes d’Asie et d’Égypte ; les marges plus ou moins lointaines qui s’étendent du détroit de Gibraltar à l’Indus, de l’Europe et de l’Asie centrales jusqu’à l’Éthiopie et à l’Arabie. Ce n’est nullement une époque de transition, voire de décadence, entre les prestiges du classicisme grec et la majesté de l’Empire romain. Cette civilisation, créatrice plus que tout autre peut-être, forme un tout et doit être étudiée pour elle-même. On dispose pour ce faire d’une imposante documentation: aux textes littéraires et philosophiques, moins nombreux et moins prestigieux que ceux de l’époque classique, s’ajoutent des textes officiels, lois, décrets de rois et de cités, correspondance, que nous restituent inscriptions et papyrus; les fouilles archéologiques, pratiquées sur une très vaste surface, de l’Afrique du Nord à l’Inde, révèlent non seulement les trésors d’un art original et vivant, mais aussi les cheminements d’un commerce véritablement international, ainsi que la forme et parfois la splendeur de ces cités nouvelles qui font pour une part la grandeur de la civilisation hellénistique.

1. Une mosaïque d’États

Alexandre avait créé un vaste empire qui ajoutait aux terres classiques de la Grèce continentale et maritime les vastes étendues de l’Asie Mineure, du Moyen-Orient, de l’Égypte, de la Mésopotamie, de l’Iran et de l’Afghanistan jusqu’à l’Indus. Après sa mort, qui fut suivie de vingt ans de luttes entre les diadoques, s’organisèrent les grandes monarchies des Antigonides en Grèce, des Séleucides en Asie et des Lagides en Égypte. Au sein ou aux côtés de ces grands États subsistaient, non sans traverses, des cités libres (Athènes, Corinthe, Rhodes) et des États fédéraux (Achéens, Étoliens). Des royaumes plus petits jouèrent un rôle épisodique, parfois important, tels ceux d’Épire sous Pyrrhos, de Sicile sous Agathocle et Hiéron. Puis le domaine des Séleucides s’effrita progressivement, de nouveaux États naquirent à ses dépens en Asie Mineure (monarchie des Attalides de Pergame, royaumes du Pont et d’Arménie), tandis que dès le milieu du IIIe siècle les Parthes Arsacides s’installaient en Iran et en Mésopotamie, jusqu’à l’Euphrate. Plus à l’est, les régions de la Bactriane, de l’Hindou-Kouch et de l’Indus avaient échappé de bonne heure à la mouvance séleucide et formaient des royaumes gréco-indigènes, où persista longtemps l’influence hellénique.

En Grèce, les anciennes poleis conservent leur organisation à l’intérieur ou en dehors de la monarchie antigonide, mais ont perdu l’esprit civique qui fit autrefois leur grandeur: à Athènes, la démocratie est morte, les riches siègent à la boulè et monopolisent les magistratures. La ville ne compte plus que par son port, le Pirée, dont le déclin s’affirme, et par son activité intellectuelle. À Sparte et ailleurs, des conflits sociaux ruinent ou faussent les institutions quand le Macédonien n’intervient pas. Mais l’époque hellénistique voit naître un grand nombre de villes, fondées surtout par les Séleucides et les Attalides; privées du brillant passé des anciennes cités, elles défendent péniblement quelque apparence d’autonomie intérieure: c’est le cas des innombrables Antioches, Séleucies, Laodicées, Stratonicées, etc. de l’Asie Mineure et de la Syrie. Rhodes en revanche, favorisée par sa position stratégique et commerciale, conserve jusqu’au bout une réelle liberté, grâce à sa richesse, à une bonne marine, à une diplomatie réaliste et aux vertus de son oligarchie marchande.

Deux États fédéraux, ou ligues de cités, se développent en Étolie et en Achaïe, en des régions peu urbanisées (Grèce de l’Ouest et Péloponnèse) dont les populations ont encore des vertus guerrières. Leurs institutions – assemblées fédérales, conseils, magistrats, dont le principal est le stratège – sont intéressantes, quoique mal connues. S’ils préservent vaillamment leur indépendance en face de la Macédoine et même des Romains, leur contribution à la civilisation hellénistique reste fort limitée.

Les grands royaumes représentent ce qu’il y a de plus neuf et de plus dynamique dans le monde né du partage de l’empire d’Alexandre. Ce sont des monarchies personnelles et héréditaires, fondées sur le droit de conquête et aussi, de plus en plus, sur le droit divin, en Égypte où les Ptolémées ont pris la place des pharaons, en Asie où les Séleucides succèdent aux «grands rois» perses, à un moindre degré en Grèce où les Antigonides sont les héritiers de Philippe et d’Alexandre. Leur absolutisme est tempéré par une idéologie: le roi est le bienfaiteur, l’évergète universel, dont les vertus célébrées par la littérature et la philosophie – modération, philanthropie, piété, justice – assurent le bonheur de leurs peuples. Le culte royal en est la transcription religieuse: sans valeur spirituelle, il exprime le loyalisme des sujets envers leur «sauveur» (sôter ), protégé et compagnon des dieux en leurs temples (synnaoi ). Le roi est la loi vivante (nomos empsychos ), gouverne entouré d’amis (philoi ) et de «parents» (suggeneis ), avec le concours d’une administration tatillonne et paternaliste. Tel est du moins l’idéal des Lagides et des Attalides, tandis que les Séleucides et les Antironides n’ont ni le moyen ni, pour certains, le goût de pousser le système à la perfection.

2. Une civilisation marchande

Du trafic au grand commerce

Sans doute la dislocation de l’empire d’Alexandre prive-t-elle le monde hellénistique des avantages d’une unité économique autant que politique. Mais la production et les échanges profitent du dynamisme des monarchies et même de leurs rivalités, ainsi que des progrès des connaissances techniques (navigation, monnaie et banque, outillage, et même sélection des cultures), géographiques (explorateurs et marchands en Asie centrale, Arabie, Inde et même, peut-être, Chine), et enfin de l’esprit entreprenant des Grecs, partout présents et ardents aux affaires. Les échanges évoluent: au trafic «colonial» de l’époque classique (les cités industrielles écoulant leurs produits dans les régions périphériques sous-développées) se substitue un commerce international entre grandes monarchies et cités libres; aux importations traditionnelles des cités grecques s’ajoutent les produits et denrées de luxe, que font venir d’Orient les rois, leurs entourages et les riches bourgeois d’Alexandrie, d’Antioche et de Pergame. Partout triomphe l’esprit d’entreprise des Hellènes, que l’émigration pousse vers ces Amériques prometteuses que sont l’Égypte et l’Asie; ils occupent les hauts postes, se livrent avec prédilection aux activités mercantiles et bancaires: le marchand grec s’impose, coudoie le marchand punique et se heurtera bientôt au negotiator romain, plus arrogant et brutal que lui, et soutenu par son gouvernement.

L’économie pilote des monarchies lagides et attalides

L’Égypte, auparavant à l’écart au point d’être restée fidèle au troc, est introduite dans les circuits mondiaux par la volonté de ses premiers souverains qui inaugurent, pour des besoins fiscaux et impérialistes, une politique dirigiste et mercantiliste. Le fellah, docile mais somnolent, est mis au travail par les Grecs, que vient épauler peu à peu une élite indigène en voie d’hellénisation. Le rôle de l’État, absolu et centralisé, est partout prépondérant. Le sol est travaillé par les «paysans royaux» qui livrent, sous forme de rentes et d’impôts, à peu près la moitié de leur récolte aux collecteurs; la culture du blé, massivement exporté, est soigneusement planifiée; le monopole de l’huile est à la fois le plus complet et le mieux connu (Revenue Laws de Philadelphe); taxes et prélèvements frappent tout ce qui travaille sous licence ou contrat (artisanat, transports); même les terres «concédées» aux militaires (clérouques), aux hauts dignitaires (doreai ) et au clergé sont soumises à l’impôt. Tout aboutit aux greniers et entrepôts publics ou au guichet des banques royales, dont les gérants sous contrat sont étroitement surveillés par un système complexe de garanties mutuelles et superposées. Les papyrus nous font parfaitement connaître ces mécanismes et nous révèlent en outre le rôle des hauts fonctionnaires (le diœcète Apollonios, aidé de Zénon son secrétaire) dans la marche de l’économie et des affaires, aussi prospères pour les officiers royaux que pour les souverains.

Les profits, au IIIe siècle surtout, furent énormes et les Lagides espérèrent un moment dominer le monde méditerranéen à la fois économiquement et politiquement. Plus tard la situation se détériore: aux raisons politiques (fautes et gaspillages de souverains médiocres) et sociales (rôle croissant des indigènes, de l’armée et du clergé, dont il faut acheter le concours par des concessions) s’ajoutent des raisons purement économiques: le système se révèle trop pesant, la paperasserie paralysante, la pression fiscale excessive, les abus des fonctionnaires démoralisants; les travailleurs, exaspérés ou désespérés, paysans de la terre royale, ouvriers des ateliers publics, fuient au désert, se livrent au brigandage ou se réfugient à Alexandrie. Les rois employèrent en vain tantôt la douceur (amnisties, allègements), tantôt la contrainte et l’imposition forcée (sur les terres abandonnées: épibolè ). Cependant, la faillite ne fut pas totale, et le système, maintenu par les Romains sous une meilleure surveillance, survécut jusqu’à la fin de l’Antiquité. Les autres monarchies ne furent pas capables d’aller aussi loin dans cette voie, sauf les Attalides de Pergame, dont le petit État, naturellement moins riche, fut bien administré: une agriculture variée et scientifique, quelques monopoles (parchemin, textiles, parfums), le travail de nombreux esclaves procurèrent aux souverains d’appréciables ressources et firent de leur royaume un pays prospère, dont les Romains poursuivirent avec succès l’exploitation (province d’Asie). Les résultats furent moins probants ailleurs. Les Séleucides, dont l’organisation resta plus lâche à cause de l’immensité d’un empire hétérogène, firent de la Syrie la plus riche partie de leur domaine, grâce à l’activité des grandes villes (Antioche, Séleucie, Laodicée, Apamée) et au commerce caravanier avec l’Asie centrale et l’Arabie; les Antigonides de Macédoine souffrirent de la décadence économique de la Grèce continentale: la conquête et la mise en valeur de l’Orient accentuèrent la dépopulation, déjà sensible au IVe siècle, tandis que les grands courants commerciaux s’étaient déplacés vers l’est aux dépens de Corinthe et du Pirée. La monarchie n’eut jamais que des ressources limitées; du reste, soucieuse de maintenir sa domination sur les villes grecques, de plus exposée la première aux convoitises romaines, elle n’eut ni le temps ni la possibilité de promouvoir l’économie du pays. La Grèce insulaire conserva une certaine prospérité, grâce au cabotage local, à la situation centrale de la mer Égée, dont profitèrent surtout les îles de Cos et de Rhodes.

Prémices d’une économie mondiale

Les échanges commerciaux sont à la base de la richesse du monde hellénistique: marchands, armateurs et banquiers forment l’élite des cités, ou sont protégés par les souverains. Les relations s’intensifient à travers toute la Méditerranée, entre les grandes monarchies, mais aussi avec l’Occident, vers l’Italie et la Sicile et vers Carthage, puissante au IIIe siècle, et dont la prospérité s’affirme de nouveau après la guerre d’Hannibal. Le blé égyptien règne sur la mer Égée, on échange les vins fins, les huiles de Grèce et d’Asie Mineure, les céramiques de luxe (vases métalliques, poteries à reliefs, dites «mégariennes» ou «samiennes»), les objets d’art en argent ou en bronze, fabriqués à Alexandrie, Antioche et Pergame, les étoffes de laine et de lin. L’économie monétaire gagne de vastes régions qui sortent de l’âge du troc, de l’Arabie à l’Europe celte, sans parler de l’Égypte des Ptolémées, dont les tétradrachmes firent longtemps prime sur le marché, comme autrefois les «chouettes» athéniennes. On relève toutefois certains facteurs défavorables: épuisement des métaux précieux, rupture de l’unité monétaire prévue par Alexandre (coexistence de l’étalon attique et d’un étalon phénicien), entraves apportées à la libre circulation par les Lagides, tendances à la thésaurisation; à la fin de la période, les ponctions opérées par les Romains (butins, pillages, amendes, abus de l’usure) appauvrirent les rois et les cités et ralentirent l’activité.

Le grand commerce avec les pays de l’Orient lointain, caractéristique de la civilisation hellénistique, devait se poursuivre et même s’intensifier durant l’Empire romain. Venaient de l’Asie centrale, de l’Inde, et même de la Chine les soieries, les étoffes de coton, les épices, les parfums et les pierres précieuses; de l’Afrique centrale et de l’Arabie, l’encens, des parfums, de l’or et des esclaves. Les grandes routes terrestres et maritimes par l’Iran, le golfe Persique et la mer Rouge, aboutissaient à l’Euphrate et à la Syrie, à Pétra et à Alexandrie, la principale place de redistribution, dont les ateliers travaillaient pour le compte des rois les métaux précieux et les pierres rares, ainsi que les parfums, onguents, baumes et remèdes exotiques, dont l’usage se répandait dans les classes riches. Ce brillant essor connut ses difficultés: les Parthes, installés en Mésopotamie et en Iran, contrôlaient les routes caravanières; la route maritime de l’Inde était aux mains des Arabes et Nabatéens, car les Occidentaux ne connurent vraiment la mousson qu’au début de l’époque romaine. D’autre part, ces produits de luxe étaient payés en monnaie forte, car les pays de l’Orient n’achetaient guère; enfin les brigandages des Bédouins et la piraterie, qui ne fut qu’épisodiquement jugulée (par les Rhodiens surtout) en Méditerranée même, perturbaient les transports et alourdissaient les frais des marchands.

Les plus grandes places de commerce, avec Alexandrie, furent Rhodes, gouvernée par une aristocratie marchande qui annonce celle de Venise au Moyen Âge, et plus tard Délos, au centre de l’Égée, également à portée de l’Asie mineure, de la Syrie et de l’Égypte, fréquentée depuis toujours pour son sanctuaire d’Apollon, et dont la fortune fut assurée par le commerce des esclaves, l’implantation de nombreuses corporations de marchands syriens et l’arrivée des trafiquants italiens: la création de son port franc, en 166, eut une portée capitale.

3. Une société d’individualistes

Plus complexe et différenciée que celle de l’époque classique, la société présente des aspects nouveaux: assouplissement du cadre de la cité, malgré le maintien des structures urbaines (c’est ainsi que l’homme n’est plus le citoyen de sa polis mais fait partie d’ensembles plus vastes, ce qui facilite le brassage et les contacts); développement chez l’émigrant et le déraciné d’un individualisme qui libère les ambitions personnelles, assure le triomphe des forts et l’écrasement des faibles; importance croissante des marchands et banquiers, des soldats et officiers, des fonctionnaires et des courtisans.

Les classes défavorisées

Les classes défavorisées comprennent d’abord les esclaves dont le nombre, impossible à préciser, doit être considérable, à cause des guerres et surtout de l’activité des marchés d’esclaves; s’ils ne sont guère employés à la terre, sauf comme bergers (Sicile, Asie Mineure), ils constituent le personnel domestique des riches et une part importante de la main-d’œuvre des ateliers royaux de l’Égypte et de Pergame. Les premières révoltes serviles apparaissent vers 135-130, en Asie et en Sicile, alors sous la domination romaine. La situation des paysans et des artisans, déjà médiocre, tend à s’aggraver, surtout en Grèce et en Égypte. La Grèce se dépeuple et connaît des crises sociales, nées de la misère d’un prolétariat agricole exploité par les grands propriétaires et d’un prolétariat urbain d’artisans et de marins, qui souffre de la pénurie du travail (concurrence servile, activité en déclin), de la diminution des salaires et de la hausse du prix des denrées essentielles, le blé surtout, au IIe siècle. Les efforts de plusieurs rois de Sparte (Agis, Cléomène et le tyran Nabis) sont vains, mais attestent la gravité des problèmes (abolition des dettes, redistribution des terres). En Égypte et dans les autres pays neufs, les «paysans royaux» ne manquent ni de terres ni de travail, mais sont liés par les contrats et les contrôles, privés de liberté et d’initiative, accablés d’impôts et de prestations; ceux qui travaillent pour les bourgeois des villes semblent mieux traités, mais le clergé des temples, nombreux et riche en Égypte, en Syrie et en Asie Mineure, est partout exigeant et avide. La révolte ouverte est difficile, mais à partir du IIe siècle sévissent, en Égypte surtout, le brigandage, l’anachorèse et, à la fin de la période, devant l’aggravation des charges et des tracasseries, de véritables maquis de réfractaires sociaux se constituent dans les régions retirées du delta.

Le monde des affaires

L’essor de la production et des échanges, la multiplication des villes et des places de commerce, la politique d’urbanisation et d’hellénisation ont permis la formation d’une bourgeoisie d’hommes d’affaires et de finance, fermiers des rois et des cités, adjudicataires et bailleurs de fonds, presque des «capitalistes», qui placent leurs bénéfices en terres, aiment la vie large, le confort et les belles demeures; mais ces mêmes hommes sont instruits et attachés à la culture grecque, fût-elle récemment acquise, et ils la diffusent autour d’eux.

Le monde officiel

Autour des souverains gravitent courtisans et ministres, amis et parents, hauts dignitaires, artistes et écrivains. Le fonctionnaire, attaché à son roi, zélé mais intrigant et souvent despotique sinon prévaricateur, remplace le magistrat d’autrefois, élu du peuple et dévoué à ses concitoyens. Les armées nationales ayant presque partout disparu, c’est le règne du mercenaire, dans les grands États surtout, déraciné, payé et récompensé par son employeur. Péloponnésiens et Macédoniens au début, ils se recrutent aussi parmi les peuples restés guerriers, Étoliens, Crétois, Celtes et Galates, et de plus en plus parmi les indigènes (Égyptiens, Juifs, Syriens, montagnards de l’Asie Mineure). On les attache au service public par des concessions de terres (tenures clérouchiques), qui deviennent peu à peu héréditaires, quand les difficultés financières amenuisent les soldes. Les officiers, plus richement entretenus et dotés, jouent un rôle important dans ce monde souvent déchiré de longues guerres et contribuent à la diffusion de l’hellénisme dans les garnisons éloignées de l’Égypte et de l’Asie.

La fusion sociale

Au IIIe siècle, le clivage est surtout ethnique: les Grecs et Macédoniens occupent partout les meilleures places et tirent profit de leurs conquêtes; les indigènes, habitués depuis toujours aux gouvernements absolus et à la sujétion, forment les classes pauvres et exploitées. Mais deux facteurs au moins ont accéléré l’évolution. Les conquérants n’étant pas assez nombreux pour peupler à la fois les administrations et les armées ou diriger l’activité économique, il fallut promouvoir une élite indigène dont le rôle se révéla rapidement indispensable en tous domaines. Mais les progrès de l’hellénisation vinrent à point nommé susciter ces concours nécessaires: le développement de la vie urbaine, forme supérieure de toute civilisation aux yeux des Grecs, répandit l’hellénisme et les moyens de l’assimiler (vie de relation, contacts professionnels, gymnases); les indigènes, désireux de s’élever, adoptèrent facilement les formes grecques de la vie publique et quotidienne, en un monde qui ne connut guère la discrimination raciale ni aucune forme grave de ségrégation. Les Égyptiens même entrèrent assez vite dans les cadres administratifs, à l’échelon local d’abord (villages et bourgades), furent enrôlés dans l’armée de façon massive dès le début du IIe siècle, reçurent des terres comme les mercenaires grecs, peuplèrent enfin les bureaux et offices divers et affluèrent à Alexandrie, où le brassage était encore plus facile qu’ailleurs.

Au clivage ethnique se substitua ainsi un clivage économique, une opposition entre riches et pauvres: si une partie des indigènes s’enrichit, s’instruisit et s’éleva, beaucoup de «pauvres Grecs», dénués de dons, d’entregent ou de chance, se ruinèrent, perdirent leurs terres et se montrèrent inférieurs aux indigènes dans les administrations et les affaires. La différence s’amenuisait entre l’Égyptien et le clérouque grec, entre le «paysan du roi» et le fermier grec, entre petits bureaucrates besogneux de l’une et l’autre origine. À cette assimilation économique correspond une certaine fusion sociale, par les rapports quotidiens, les mariages mixtes. Les Égyptiens, Syriens et Asiatiques apprenaient volontiers le grec, langue du pouvoir et des affaires, tandis qu’en sens inverse leurs religions exerçaient un vif attrait sur les Grecs déracinés et oublieux de leurs anciens cultes poliades. Ainsi se réalisait, plus lentement mais spontanément, cette fusion qu’Alexandre entendait précipiter, et elle fut pour le monde hellénistique un puissant facteur d’unité.

4. Une civilisation à multiples facettes

Vers l’universalisme religieux

La décadence de la religion civique a suivi la perte de l’indépendance des cités; les vieux cultes survivent par conservatisme mais ont perdu leur force d’attraction, sauf les cultes agraires. La religion devient plus individuelle, mais l’isolé, quand il échappe au scepticisme (évhémérisme) ou à la superstition (culte de la Fortune, du Hasard), cherche des protecteurs nouveaux. Les rois «sauveurs» paraissent plus secourables que les dieux lointains et leur culte se répand non seulement en Égypte et en Asie, mais même dans les cités grecques, Athènes ou Rhodes. Les rois ne s’intéressent guère aux humbles et leurs revers ruinent la confiance. Les marchands travaillant loin de leur patrie, les faibles, les pauvres se groupent en associations (thiases et collèges divers) placées sous le patronage de grands dieux (Zeus, Poséidon, Hermès, Dionysos), ouvertes à tous, même aux femmes et aux esclaves parfois, nouveauté considérable.

Ainsi, le cosmopolitisme, le brassage et le déracinement développent le sens de l’humaine fraternité, et favorisent du même coup les religions qui parlent au cœur et promettent le salut individuel. Les Juifs eux-mêmes, que leur monothéisme sépare de tous, mais dont beaucoup vivent à l’étranger, notamment à Alexandrie, ne restent pas insensibles à certains aspects de la philosophie grecque, perceptibles dans l’Ecclésiastique, traduisent la Bible en grec (les Septante), oublient l’hébreu et l’araméen et s’attirent ainsi les foudres de ceux qui, restés en Judée, défendent âprement leur indépendance politique et religieuse contre le Séleucide Antiochus Épiphane (les Macchabées). Mais les communautés grecques isolées au fond de l’Égypte, de la Mésopotamie, de l’Anatolie adoptent les cultes locaux, de curieux rapprochements s’opèrent entre divinités grecques, sémitiques et égyptiennes (Aphrodite-Astarté-Isis), et l’on voit en Égypte des Grecs porter l’amulette, adorer la vache ou l’hippopotame. Partout, en revanche, les indigènes se montrent réfractaires à l’hellénisme religieux et fidèles à leurs divinités locales ou ethniques.

Certains dieux acquièrent une audience universelle. Asclépios, installé depuis toujours à Épidaure, mais diffusé par les écoles de médecine (Cos, Pergame, Alexandrie) apparaît tantôt comme simple thaumaturge, tantôt comme consolateur des affligés autant que des malades. Dionysos fait la conquête du monde hellénistique, car son culte extatique répondait à la fois au mysticisme des pauvres et des femmes et aux traditions de l’Orient qu’il passait pour avoir parcouru jusqu’à l’Inde, sur son char attelé de panthères. Beaucoup de souverains l’adoptèrent (les Attalides et, en Égypte, Philopator), donnant en son honneur et pour leur gloire des fêtes splendides auxquelles était associé le peuple entier, et entretenant des troupes d’artistes (technitai ) placées sous son patronage. Les associations privées fourmillent, desservant de multiples cultes «bachiques», qui gagnent rapidement l’Occident et Rome même, dès le début du IIe siècle. Les premiers Ptolémées pour leur part proposèrent à leurs peuples une divinité nouvelle, Sérapis, contamination passablement artificielle entre Zeus, Poséidon et Osiris; ignoré des autochtones, il devint la divinité des Alexandrins (d’où le serapeum ) et de nombreux Grecs, en Asie, dans les îles de l’Égée, à Athènes même. Son succès fut facilité par celui d’Isis, sa parèdre: cette déesse bienveillante et quelque peu magicienne, protectrice des affligés, incarnation de l’Éternel féminin, fut assimilée à de nombreuses divinités grecques, syriennes et anatoliennes; ses fidèles, encadrés par un clergé bien organisé, assurés de leur salut individuel et d’une éternelle félicité, se rassemblaient en d’innombrables chapelles que l’on retrouve partout; très honorée à Délos, Isis s’implanta très tôt en Italie du Sud et gagna Rome, où elle fut du reste longtemps suspecte. Ainsi se prépare, dès l’époque hellénistique, la diffusion des religions orientales, un des traits essentiels de la civilisation romaine au temps de l’Empire.

Un monde ivre d’esprit

Contrairement à la religion, sensiblement orientalisée, la vie intellectuelle demeure l’apanage des Grecs, dont la langue, la koinè à base d’attique, est partout adoptée par l’élite cultivée, même d’origine indigène.

La philosophie est de plus en plus l’affaire des écoles, représentées dans les grandes villes, mais dont Athènes reste la métropole. Les écoles traditionnelles poursuivent leur carrière, sous la direction des «scholarques», Académie de Platon, Lycée d’Aristote, cyniques même et sceptiques, héritiers de Pyrrhon. Mais l’idéal est désormais celui du Sage, occupé de son ascèse personnelle, et c’est en ce sens que se développent des doctrines nouvelles. Le stoïcisme, fondé par un Sémite de Chypre, Zénon, installé à Athènes, comporte une physique et une métaphysique, mais s’oriente vers la morale, qui fera sa fortune. Respectueux de l’ordre naturel et joyeusement soumis à la Nécessité, le stoïcien recherche la sagesse à titre individuel mais ne fuit pas le monde: intransigeant, égalitaire, soucieux du pauvre et de l’opprimé, il prêche volontiers les rois et les hommes en place; la doctrine inspira de nombreux réformateurs, voire des révolutionnaires, en Grèce et en Italie, et le roi de Macédoine Antigone Gonatas fut, bien avant Marc Aurèle, le premier souverain stoïcien. S’adaptant aux conditions les plus diverses et même à la mentalité romaine, le stoïcisme poursuivit sa carrière tout au long de l’Empire. L’épicurisme, purement grec et même athénien par la personne de son fondateur, est fondé sur la recherche du bonheur, et non pas de la jouissance, comme on l’a cru trop souvent dès l’Antiquité, d’un bonheur ascétique, libéré des terreurs de l’au-delà et des passions inutiles, vivifié par l’amitié et la fraternité, sans distinction de sexe, de race, de culture ni de situation sociale. Les écrits d’Épicure demeurèrent la bible de ses fidèles, à des siècles de distance, et Lucrèce en dégagea longuement, en grand poète, les aspects les plus attachants. Moins répandu et moins voyant que le stoïcisme, l’épicurisme est une des belles créations de l’atticisme hellénistique.

La vie littéraire connaît aussi de profonds changements. L’esprit de cité a disparu et avec lui la tragédie classique. L’individualisme, la vie de cour, le souci de plaire et d’instruire, le goût des femmes – dont le rôle grandit dans cette société – et le désir de la nouveauté inspirent une production raffinée. L’homme de lettres est né à cette époque, ainsi que le poète précieux, l’érudit et même le philologue. La comédie nouvelle (Ménandre) peint les mœurs bourgeoises; la poésie alexandrine, parfois érudite à l’excès, chante la vie pastorale et l’amour avec plus de sincérité qu’on ne l’a dit (Théocrite); elle sacrifie fréquemment à l’obscurité mythologique et recherche laborieusement la perfection formelle (Callimaque, Apollonios de Rhodes); le tableau de mœurs est finement brossé par Théocrite ou hardiment picaresque (Mimes d’Hérondas). D’infatigables érudits créent la philologie et la critique des textes homériques (Zénodote, Aristophane de Byzance, Aristarque). Une époque si fertile en événements, et qui vit de multiples contacts s’établir d’un bout à l’autre du monde connu, devait donner une vive impulsion à l’histoire qui devient universelle et se veut scientifique (Timée de Tauromenium, en Sicile); avec Polybe, homme d’État déporté à Rome et profond analyste des causes rationnelles, elle atteint un sommet qui ne sera plus dépassé dans l’Antiquité.

L’éducation antique parvient alors à son épanouissement, car il s’agit pour les Grecs de préserver leur culture au contact des allogènes et, pour les élites de l’Orient comme de l’Occident, d’acquérir une qualification supérieure: la paideia , fondée sur le gymnase, les arts libéraux et la rhétorique surtout, est, avec l’accession à la vie urbaine, le test de l’hellénisation et le moteur de l’ascension sociale. Cette forme de culture, philosophique et plus encore littéraire, devait conserver la faveur des élites jusqu’à la fin de l’Empire romain. Les grands centres de cette formation, sans négliger les écoles locales partout florissantes, sont Athènes et Rhodes.

La recherche scientifique, favorisée par l’élargissement des horizons, le contact avec les sciences de l’Orient et un mécénat intelligent (Musée d’Alexandrie, écoles de Rhodes et de Pergame) est en plein essor: les sciences pures, mathématiques et astronomie, les sciences appliquées, médecine et biologie, et les techniques même parviennent à un niveau qui ne sera par la suite ni dépassé ni même atteint. Les grands noms sont ceux d’Aristarque de Samos et d’Hipparque pour l’astronomie, d’Euclide et d’Apollonios de Perga pour les mathématiques; Archimède de Syracuse et Ératosthène de Cyrène furent des génies universels, et la médecine doit beaucoup aux travaux d’Hérophile et d’Érasistrate. Que penser de ces savants qui mesurèrent l’arc du méridien, découvrirent la rotation de la Terre autour du Soleil et la précession des équinoxes, qui furent les premiers à disséquer et à comprendre, à peu de choses près, la circulation sanguine?

Un art somptueux: urbanisme et grands ensembles, perfection technique et goût alexandrin

Toutes les formes et toutes les techniques sont brillamment représentées, mais dans un esprit nouveau. La production est considérable, financée par les rois, désireux d’illustrer leurs règnes et d’embellir leurs capitales, et par la bourgeoisie, féconde en évergètes (donateurs), instruite, raffinée et soucieuse de vivre dans un cadre de bon goût.

La construction des temples respecte les traditions classiques, tandis que l’urbanisme et l’architecture civile font de grands progrès: on réalise de beaux ensembles urbains, le plus souvent sur plan hippodamique (orthogonal) et fonctionnel, comme à Alexandrie, Antioche, Dura-Europos; parfois, avec plus d’originalité, il s’agit de combinaisons de terrasses et de portiques harmonieusement intégrés dans le paysage, comme à Pergame, Délos, Athènes même, et plus tard Préneste au temps de Sylla. On construit alors plus de bâtiments d’usage collectif que de temples: «Portiques royaux» (futures basiliques), agoras, théâtres et surtout gymnases, qui sont le symbole d’une civilisation de la culture et des loisirs. Des réussites techniques, comme le phare d’Alexandrie, eurent une renommée universelle. À Délos enfin s’élabore un type d’habitation individuelle, où les pièces s’ordonnent autour d’une cour centrale à péristyle, qui se répandra rapidement en Campanie, puis à Rome, voire en Gaule méridionale (Glanon).

La grande sculpture conserve, en Grèce même, les traditions du IVe siècle (celles de Scopas, Lysippe et Praxitèle), et il est encore difficile aujourd’hui de dater exactement, à cause de leur classicisme, ces chefs-d’œuvre de l’époque hellénistique que sont la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo. En Asie, on s’abandonne davantage au goût nouveau pour le pathétique et le réalisme naturaliste, la perfection technique des exécutants autorisant toutes les audaces, même dans le domaine de la sculpture monumentale: Rhodes est fière de son Colosse et de ses groupes torturés (Taureau Farnèse, Laocoon) et Pergame de son autel de Zeus à l’exubérante gigantomachie, et de ses Galates mourants.

Peintures, fresques et mosaïques attestent le goût de la couleur décorative: les scènes mythologiques et les paysages – nilotiques, portuaires et «paradisiaques» – caractérisent la peinture alexandrine, qui nous est connue surtout, à vrai dire, grâce aux fouilles d’Herculanum et de Pompéi.

L’art alexandrin eut en effet une diffusion si universelle que, en ce qui concerne les petits objets (bronzes, objets de verre, médaillons, camées), la provenance exacte est souvent difficile à affirmer: bien des chefs-d’œuvre, de toreutique en particulier, proviennent sans doute des ateliers d’art d’Antioche, de Pergame, voire de Tarente.

5. L’ensemencement de l’hellénisme

Trois facteurs expliquent la prodigieuse diffusion de l’hellénisme: la conquête d’Alexandre, suivie de la fondation de villes pourvues de garnisons grecques et macédoniennes; la présence ancienne de colonies grecques sur les bords de la Méditerranée, en Sicile, en Italie du Sud, en Gaule et en Espagne; les relations commerciales nouvelles qui intéressent des contrées jusqu’alors réfractaires (Carthage), peu civilisées (Afrique, Europe celtique, mer Noire et Russie du Sud) ou très éloignées (Asie centrale, Inde, Chine).

Aux frontières du monde connu

En Extrême-Orient survit la trace (objets et monnaies) du passage des caravanes transportant vers la Méditerranée, grâce aux intermédiaires iraniens et parthes, les produits précieux de ces régions. Des influences plus directes se sont exercées dans les royaumes gréco-bactrien et gréco-indien: le roi indien Asoka, un des successeurs de Tchandragupta (le Sandracottos des Grecs), utilise des formules séleucides et ses inscriptions (notamment une bilingue gréco-araméenne d’Afghanistan, près de Kandahar) révèlent des rapports diplomatiques avec des rois grecs et la présence de colons grecs et iraniens. Les rois de Bactriane et de Sogdiane frappèrent des monnaies de type grec; le pays de Gandhara (Begram, Peschaver) est célèbre par l’art « gréco-bouddhique » qui s’y développe à partir de 100 environ, pour atteindre son apogée à l’époque romaine. L’Afrique orientale et l’Arabie voient venir d’Égypte ou de Syrie des marchands et des explorateurs; le royaume éthiopien de Héroé est en rapport avec les Lagides, diffuse en Afrique noire la métallurgie du fer et importe des bronzes, des pierres gravées, des coupes de métal. En Arabie, malgré le rôle commercial de Gerrha et de Pétra et l’activité des intermédiaires nabatéens, les influences grecques sont faibles avant l’époque romaine. À partir des villes de la mer Noire (Tanaïs, Chersonèse) se répand chez les Scythes de la Russie méridionale le goût des choses grecques, que révèlent les fouilles pratiquées dans les tombeaux des princes locaux (monnaies, vases, armes décorées), et l’on peut parler d’un art gréco-scythe. Par les villes de Thrace et d’Illyrie, l’hellénisme pénètre en Europe centrale (Bulgarie et Yougoslavie actuelles) et les Celtes imitent en les stylisant les monnaies de Philippe et d’Alexandre.

Les adaptations de l’hellénisme à l’Occident

Les populations indigènes de la Provence, du Languedoc et de l’Espagne étaient depuis l’époque archaïque en contact avec l’hellénisme, que Marseille et ses comptoirs diffusaient vers l’intérieur. Les Celto-Ligures de Provence, parfois dangereux, sont surveillés par des postes avancés (Saint-Blaise) et une véritable colonie (Glanon-Saint-Rémy), où des fouilles remarquables ont mis au jour un quartier grec aux maisons de type délien et de nombreux objets importés d’Égypte. Près d’Aix, en revanche, une ville indigène, Entremont, capitale des Salyens, présente des rues à angle droit, des poternes et une grande statuaire (portraits de chefs et de héros, têtes coupées), encore demi-barbare, mais qui atteste la pénétration des techniques grecques chez un peuple fidèle à ses traditions celtiques. Entre Rhône et Pyrénées, les sites d’Agde et surtout d’Ensérune livrent des monnaies, des inscriptions celto-grecques, des colonnes à chapiteaux. On relève de même chez les Ibères d’Espagne (Emporion) l’importance de la sculpture et des terres cuites.

Les influences hellénistiques sont plus nettes dans les pays de la Méditerranée moyenne. Carthage avait interdit l’Afrique du Nord aux Grecs et préserva longtemps son caractère phénicien. À partir du IIIe siècle, grâce aux relations commerciales nouées avec l’Égypte, Rhodes et plus tard Délos, grâce aussi à la Sicile proche et partiellement occupée, les Carthaginois, sous la conduite des Barcides, qui gouvernaient en Espagne à la manière des princes hellénistiques, s’ouvrirent aux influences grecques et leur capitale accueillit même une colonie de marchands. Leur religion, très sémitique pourtant, accepta les déesses agraires venues de Sicile, Déméter et Korè, et laissa s’implanter le culte de Dionysos, assimilé à Shadrapa, l’enfant guérisseur des Phéniciens. En revanche, la production artistique, souvent de pacotille, ne trahit que de légers emprunts (stèles à fronton, terres cuites, bronzes). Après la fin de Carthage (146 av. J.-C.), les royaumes numides connurent, sous les successeurs de Massinissa et jusqu’à Juba II (sous Auguste), une période d’hellénisation, bien attestée par les trouvailles de Cherchel et de Volubilis.

En Sicile et en Italie, il s’agit d’un véritable hellénisme d’Occident. Après Pyrrhos, venu d’Épire, mais pour peu de temps, la Sicile fut gouvernée par Hiéron II, un véritable dynaste, qui emprunta sans doute aux Lagides certaines formes d’administration. Les noms de Théocrite et d’Archimède suffisent à montrer que l’île appartient vraiment au monde hellénistique, au IIIe siècle surtout. Par l’Italie du Sud, où Tarente est alors au premier plan, et principalement par la Campanie – Capoue et Pouzzoles sont en relations étroites avec Alexandrie et Délos –, l’hellénisme fait à Rome sa trouée, dès le IIIe siècle, et au IIe siècle surtout, lors des premières conquêtes romaines en Orient, qui mirent la cité victorieuse en contact direct avec les grands foyers de la civilisation hellénistique, soit par l’invasion, soit par les relations diplomatiques. Il n’est pas possible ici de retracer les étapes de l’hellénisation de Rome, si bien connue et si manifeste en tous les domaines, et jalonnée des grands noms de Scipion Émilien, de Polybe, des Gracques (inspiration stoïcienne) et de Sylla même, profond connaisseur de l’Orient: à cette époque, Posidonios d’Apamée est l’éducateur de l’élite intellectuelle, la jeunesse riche va s’instruire à Rhodes, le chapiteau corinthien se généralise, et l’architecture pergaménienne inspire les grandes constructions de Sylla à Terracina, Tivoli et Préneste surtout, où l’énorme complexe de terrasses et de portiques dédié à la Fortuna Primigenia abrite des mosaïques aux paysages nilotiques. La maison pompéienne dépend techniquement de la maison délienne, et la plus belle des mosaïques hellénistiques, la bataille d’Arbèles, fut alors enchâssée dans la maison du Faune. Ces quelques exemples montrent que Rome serait devenue une ville hellénistique si les hasards de la politique n’avaient conduit César, puis Auguste – que la victoire d’Actium, en 31, remportée sur Antoine et Cléopâtre, détourna des charmes de l’Orient –, à fonder un empire plus conforme aux exigences de l’Occident latinisé. Il n’en reste pas moins que la civilisation hellénistique, étendue aux limites de l’oikoumène, survécut, en la plupart de ses aspects, grâce à la puissance de son héritier, l’Empire romain.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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